La démystification du stage, compte rendu d’une lecture

Dominique Glaymann, sociologue, livre un papier titré : « Les dangers de la multiplication des stages ». Cet article, publié sur le site la vie des idées, se nourrit de la déjà longue réflexion de l’auteur sur la pratique des stages et d’une recherche récente ayant abouti, sous sa direction notamment, à la publication d’une somme aux Presses Universitaires de Rennes : Le stage : formation ou exploitation ? (1)

Le texte proposé s’articule autour d’un constat et surtout de deux idées forces.

Le développement des stages. Leur nombre ne cesse de croître sans que l’on sache, faute d’un décompte, l’ampleur de cette « stagification » (2) de la jeunesse étudiante. Les réseaux sociaux professionnels révèlent une partie du phénomène pour qui suit, par exemple, le parcours professionnel de ses anciens étudiants…

Un inventaire des principales étapes, notamment législatives, de la construction du régime juridique des stages est dressé et l’auteur se félicite de l’intégration des dispositions dans le code de l’éducation posant clairement la finalité pédagogique du stage (3). On regrettera cependant que la teneur des règles ne soit pas soumise à un examen plus critique dès lors que ces règles tendent à rapprocher, plutôt que de l’en éloigner, le statut du stagiaire vers le salariat ! Mais, et c’est ce qui doit être retenu, M. Glaymann bat en brèche les présupposés justifiant le recours massif aux stages.

Insertion et formation. Non sans avoir opportunément ramené à leur juste mesure les données sur le chômage des jeunes, fort inquiétant au demeurant, l’auteur rappelle, dans la lignée de travaux déjà publiés (4), que l’insertion professionnelle n’a jamais été simple pour les jeunes… Dans cette perspective, une question s’impose : le stage assure-t-il une meilleure insertion ? Pour l’auteur, présenter les stages comme le remède miracle aux problèmes d’insertion professionnelle des jeunes diplômés est une erreur de diagnostic ; on pourrait même dire un leurre. En réalité, le passage direct du stage à un contrat de travail est rare : « les stages n’ont qu’un effet direct modéré sur l’accès à l’emploi ». En réalité, le stage n’est qu’un élément, parmi d’autres, qui renforce l’employabilité de ceux qui le sont déjà ! Le diplôme préparé (5), le secteur d’activité donc, l’école ou l’université, mais encore le réseau, comme l’a souligné Jean-François Amadieu (6), sont des facteurs souvent plus déterminants.

Toutefois, l’auteur ne sous-estime pas la portée formative du stage. Mais il nuance en faisant ressortir que le stagiaire acquiert surtout de l’expérience plus que des compétences et la possibilité de confirmer ou d’infirmer une orientation professionnelle. Aussi, le stage a-t-il un potentiel socialisateur à condition  d’éviter toute confusion entre le travail et la formation. L’encadrement juridique, et plus encore l’accompagnement du stagiaire, sont donc essentiels. Or le tutorat indispensable pour un stage de qualité fait défaut, de la part des établissements d’enseignement comme des organismes d’accueil. Dès lors, comment endiguer l’effet d’aubaine dont les entreprises profitent – leur rationalité les conduisant à préférer une main-d’œuvre flexible, motivée, compétente et surtout gratuite ou presque – aggravant, en conséquence, la situation sociale de ceux cherchant à accéder au marché de l’emploi, y compris les jeunes !

Des propositions. Pour la quatrième fois depuis 2006, et alors que la loi du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur abordait les stages, une réforme législative, sous la forme d’une proposition de loi, se profile de nouveau ! Si les dispositions vont dans le bon sens – cette affirmation doit être soumise à examen critique -, l’auteur conclue cependant que ce texte « ne suffira certainement pas à empêcher les pratiques abusives (déjà illégales) ni les stages inutiles ». Il faudrait limiter le nombre de stages par étudiant et leur durée. Or, en fixant la durée maximale d’un stage à 6 mois, hors dérogations, la loi conduit en l’entreprise opportuniste à remplacer d’authentiques contrats de travail par des stages. A titre d’exemple, cette durée de 6 mois est celle du temps de travail en entreprise accompli par un apprenti dans le cadre de son alternance, apprenti dont le salaire minimum varie entre 25 et 78 % du Smic… Pourquoi s’étonner alors de la baisse du nombre d’apprentis et plus généralement des difficultés d’insertion des jeunes dans l’emploi ? C’est à une réforme plus radicale du stage qu’il faut travailler.

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(1) Le stage : formation ou exploitation ?, sous la direction de V. De Briant et D. Glaymann, PUR, 2013.

(2) Selon la formule de Génération précaire.

(3) Notons que l’intégration dans le code de l’éducation de ce corpus a été réalisée par la loi du 13 juillet 2011. La proposition de loi n°1701 du 14 janv. 2014, déjà adoptée à l’Assemblée nationale, regroupe dans un même chapitre les stages – étudiants – et les périodes de formation en milieu professionnel – élèves. Ce parti pris est discutable.

(4) Chantal Nicole-Drancourt et Laurence Roulleau-Berger, Les jeunes et le travail : 1950- 2000, PUF 2001.

(5) Même si le diplôme favorise l’emploi, ce n’est pas une garantie absolue et les disparités d’insertion professionnelle entre diplômes se creusent, enquête génération 2010 du CEREQ, n°319 mars 2014.

(6) J.-F. Amadieu, DRH, le livre noir, Seuil 2013.